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Le soja et ses isoflavones sont-ils bons ou mauvais pour la santé ?


Légumineuse riche en protéines, et prisée des végétariens, le soja fait cependant débat. Parce qu'il contient des phyto-œstrogènes, il pourrait perturber le système endocrinien et favoriser certains cancers. Les dernières études se veulent rassurantes. On fait le point.

Consommé depuis des millénaires en Asie, le soja s’invite de plus en plus à nos tables européennes. La raison ? Sa richesse en protéines végétales est un atout, alors que nos comportements alimentaires se modifient et que nous consommons moins de produits animaux. Du coup, on trouve désormais partout cette légumineuse, et sous de multiples formes (tofu, steaks végétaux, desserts, jus...) car les fèves de soja ne peuvent être consommées telles quelles et doivent subir une transformation préalable (fermentation, cuisson, broyage...).

Jusque-là, rien d’inquiétant, au contraire. Seulement, il y a un hic : c’est que le soja renferme des substances, les isoflavones, définies par leur capacité à induire au sein de l’organisme des effets comparables aux œstrogènes – les hormones féminines –, en raison de leur similitude structurale. D’où des questionnements récurrents quant aux potentiels effets de sa consommation sur certains cancers, les appareils reproductifs, la thyroïde... Si, jusqu’à présent, des soupçons pesaient sur lui, incitant à la prudence, de récents travaux, plutôt rassurants, changent aujourd’hui la donne.

Le soja est-il idéal pour remplacer les produits d’origine animale ?

Globalement, oui. « La graine de soja est un des aliments les plus riches en protéines du monde végétal, constate le Dr Corinne Chicheportiche-Ayache, médecin nutritionniste. En plus, ses protéines sont bien assimilées par l’organisme, et elles renferment les huit acides aminés essentiels dont on a besoin chaque jour. » Ainsi, 100 g de tofu apportent 12 à 15 g de protéines de bonne valeur biologique soit autant qu’environ 80 g de viande ou de poisson ou 2 œufs, tout en renfermant un peu de lipides de qualité et presque pas de glucides (3 à 5 g aux 100 g contre 20 à 30 g pour les lentilles, le quinoa...). « Pour toutes ces raisons, il constitue ponctuellement un substitut de choix à la viande, notamment rouge », note le Dr Jean-Michel Lecerf, chef du service de nutrition de l’Institut Pasteur de Lille. « Et il s’avère quasi incontournable quand on est végétarien, ajoute le Dr Chicheportiche-Ayache. Car il permet de conserver de bons apports protéiniques sans augmenter outre mesure les apports en glucides et en calories, et il apporte des minéraux : fer, magnésium, calcium, potassium... »

En revanche, concernant le jus de soja, baptisé à tort lait, pas de comparaison possible avec les laits animaux. Là où 100 ml de lait de vache demi-écrémé apportent 120 mg de calcium, la même quantité de jus de soja n’en contient pas, à moins d’être enrichi. « Ce sont deux produits différents qui ne peuvent pas, nutritionnellement parlant, se substituer l’un à l’autre », insiste la nutritionniste. Quant à la crème de soja, si elle ne contient pas d’acides gras saturés ni de cholestérol, elle reste un produit transformé, chargé en additifs, notamment agents de texture. Là encore, pas de comparaison nutritionnelle possible avec la crème classique. La ressemblance se cantonne aux utilisations culinaires !

Est-il bénéfique contre les maladies cardiovasculaires ?

C’est plus que probable. « Les études épidémiologiques existantes indiquent que les personnes qui consomment du soja souffrent moins de maladies cardiovasculaires que le reste de la population, note Jean-Michel Lecerf. Mais pour l’instant, nous ne disposons pas de preuves formelles, juste un faisceau d’arguments en faveur d’un rôle protecteur. »

D’abord, le soja possède un profil lipidique intéressant puisqu’il ne contient pas de cholestérol et apporte majoritairement des acides gras insaturés (85 % des acides gras totaux, dont 7 % d’acides gras polyinsaturés oméga-3). « De par cette teneur en graisses polyinsaturées, il contribue à diminuer le cholestérol total et le mauvais cholestérol, précise Corinne Chicheportiche-Ayache. En se substituant ponctuellement à la viande, il permet aussi de réduire la consommation globale de cholestérol et d’acides gras saturés, plutôt néfastes pour le système cardiovasculaire. » Ensuite, les phyto-œstrogènes qu’il renferme – des flavonoïdes – possèdent une puissante action antioxydante, les rendant potentiellement capables de réduire les processus d’athérosclérose et d’améliorer la tonicité des vaisseaux sanguins. « Enfin, les protéines de soja ont un effet hypocholestérolémiant propre, marqué, en activant les récepteurs des LDL (mauvais cholestérol) », ajoute le Dr Lecerf. Réduit-il les désagréments de la ménopause ?

Ce n’est pas tranché. « Les études montrent une petite réduction des bouffées de chaleur, rapporte Jean-Michel Lecerf. Mais les résultats ne sont pas spectaculaires et, surtout, ils ne concernent pas toutes les femmes. Il semblerait qu’il y ait des personnes plus ou moins réceptives aux isoflavones, selon la composition de leur microbiote intestinal. »

Concernant l’ostéoporose, la multitude d’études et de recherches va dans le sens d’une certaine efficacité de la consommation d’isoflavones – pendant la ménopause mais aussi avant – dans la prévention de la perte osseuse liée à la suppression de la synthèse d’œstrogènes chez la femme ménopausée. Cependant, dans son rapport de 2005*, l’AFSSA (actuelle ANSES, Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail) soulignait que, pour obtenir cet effet, une exposition minimale est nécessaire, au moins équivalente à celle atteinte par les populations asiatiques, et concluait que “les phyto-œstrogènes ouvrent des perspectives intéressantes pour la prise en charge préventive de l’ostéoporose chez la femme ménopausée”, tout en précisant que “le dossier scientifique doit encore être considérablement étoffé avant que l’on puisse affirmer leur efficacité.”« Quoi qu’il en soit, cela ne remplace pas le bénéfice de la consommation de produits laitiers », insiste le Dr Lecerf.

* Sécurité et bénéfices des phyto-œstrogènes apportés par l’alimentation.

Le soja a-t-il une action protectrice contre des cancers ?

C’est quasiment acquis. Alors que, jusqu’au début des années 2000, on soupçonnait les phyto-œstrogènes du soja de stimuler la tumeur en cas de cancer du sein hormono-dépendant et de favoriser les récidives, plusieurs études ont, depuis, amené les scientifiques à faire marche arrière.

« Chez les femmes qui consomment du soja tout au long de leur vie, notamment dans l’enfance et dans l’adolescence, le risque de cancer du sein semble réduit, affirme le Dr Lecerf. Chez les femmes ménopausées atteintes de ce cancer, sous traitement, ou ayant eu ce cancer, le risque de mortalité et de récidive est également moins élevé. En regard des données les plus récentes, on ne peut plus être dans une attitude de doute. » En effet, bien que les isoflavones du soja soient structurellement similaires aux œstrogènes, ils ont une action 1 000 à 10 000 fois moindre et n’ont pas les mêmes conséquences dans l’organisme, car ils ne se fixent pas sur les mêmes récepteurs que les œstrogènes. Dans le sein, l’activation des récepteurs auxquels ils se fixent préférentiellement inhibe la stimulation et la prolifération de certaines cellules (notamment cancéreuses) favorisée par les autres récepteurs œstrogéniques. Les résultats des plus récentes études sont si probants qu’ils ont conduit plusieurs sociétés savantes américaines à modifier, dès 2012, leurs recommandations, indiquant l’absence de risque à consommer du soja après un cancer du sein et un probable effet préventif, notamment chez les femmes ménopausées.

« Même si un certain nombre de questions restent posées, notamment concernant les mécanismes protecteurs, il serait prudent de prendre en compte ces données dans les recommandations françaises, suggère le nutritionniste. D’autant que ces bénéfices sont observés à partir de doses relativement faibles d’isoflavones (environ 22 mg/jour, voire moins, selon les études), compatibles avec une consommation modérée de soja, et très éloignées des doses à ne pas dépasser recommandées en 2005 par l’AFSSA. » À savoir, 1 mg d’isoflavones par kilo de poids corporel par jour. Selon des études à confirmer, cet effet protecteur pourrait exister également vis-à-vis du cancer de la prostate.

Quel impact sur les organes reproducteurs et la fertilité ?

C’est mineur. Dans son rapport de 2005, l’AFSSA mettait en garde contre de possibles effets hormonaux chez la femme comme chez l’homme. « Dans l’état actuel des connaissances, on peut être rassuré, assure le Dr Lecerf. Les études montrent l’absence de troubles pubertaires chez les enfants qui consomment du soja et aucune baisse de la fécondité. De surcroît, en France, les doses consommées (26 µg/jour chez les non consommateurs de soja, 15 mg/jour chez ceux qui en consomment d’après une estimation dans le rapport de l’AFSSA de 2005) sont très en deçà des quantités maximales recommandées. Qualifier le soja de perturbateur endocrinien me semble tout à fait inapproprié bien qu’il y ait des effets hormonaux ». Le seul effet hormonal, lié à la consommation de soja, constaté à l’heure actuelle est un léger allongement (1,05 jour) de la durée du cycle menstruel, sans autre conséquence.

Quid de la thyroïde ?

La consommation d’isoflavones pourrait, en revanche, modifier les taux circulant d’hormones thyroïdiennes par un effet sur leur synthèse ou leur conversion (en transformant la T4 en T3).

« C’est un phénomène significatif : pour des consommations élevées de soja, on peut observer une augmentation du taux de TSH, précise Jean-Michel Lecerf. Quand on en consomme fréquemment, mieux vaut faire régulièrement contrôler sa thyroïde. » Attention aussi quand on est traité pour hypothyroïdie ! « Il faut souvent réajuster les doses car, par interaction, la consommation d’isoflavones semble augmenter les besoins de substitution en hormones thyroïdiennes », ajoute Corinne Chicheportiche-Ayache. Les informations dont on dispose sont donc rassurantes ?

Le soja est un aliment intéressant sur le plan nutritionnel, avant tout parce qu’il peut se substituer aux sources de protéines animales (viande, poisson, œufs). Il permet de diversifier son alimentation tout en lui apportant des acides gras bénéfiques à la santé cardiovasculaire, des protéines de bonne valeur biologique et des minéraux. Concernant sa teneur élevée en isoflavones, les données les plus récentes sont rassurantes : pas d’impact notable sur les appareils reproducteurs et sur la fertilité, un léger bénéfice sur les désagréments de la ménopause chez certaines femmes et un vraisemblable effet protecteur vis-à-vis de cancers, notamment du sein. À l’exception des personnes en hypothyroïdie, une consommation régulière et modérée de dérivés du soja n’est donc pas contre-indiquée et semble même contribuer à être en bonne santé !


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